05/12/2008

Etranger, mon pèreQuel est le statut de l’étranger : cette question fonde la culture occidentale........Anatole ATLAS, Etranger

 

 

                            Etranger, mon père

 

 

Dans La Tempête, Shakespeare attribue à l’un de ses personnages l’art de faire « une pécheresse de sa propre mémoire, pour croire à son propre mensonge ». Il n’y a guère de doute qu’un tel art soit celui que notre époque, aux yeux du futur, pourra se prévaloir d’avoir porté à un degré de perfection insurpassable.

Au paroxysme des crises d’apparence insoluble que nous vivons, n’est-ce pas en dernière analyse la foire d’empoigne des mensonges rivaux qui produit cette opacité ténébreuse de labyrinthe sans issue ? Quand, par une trouée de lumière, l’histoire des hommes soudain bondit au-delà des horizons délétères, Hegel ne parle-t-il pas de « bacchanales de vérité où personne ne reste sobre » ?

Toute la théorie politique, depuis Machiavel, enseigne combien le mensonge est plus convaincant – donc rentable – que la vérité. Le menteur n’a-t-il pas, presque toujours, la vraisemblance de son côté ? Son exposé n’est-il pas souvent le plus logique et ne bénéficie-t-il pas de l’inappréciable avantage de flatter la tranquillité du sens commun, donc de garantir l’ordre public ?

Si les mensonges politiques aujourd’hui sont si énormes qu’ils requièrent un complet travestissement des réalités planétaires ( nos institutions financières et militaires auraient mission de vaincre la misère et de faire triompher la cause humanitaire ), plus rien ne les empêche de se substituer à n’importe quel fait national ou local. Ils disposent d’une pléthore d’instruments techniques pour s’emboîter dans une réalité factice elle-même fabriquée à leur mesure, où toutes les apparences désormais sont contre qui a l’insolence de leur opposer l’argument dérisoire de la vérité, fût-elle un sordide lynchage. Nous ne sommes pas des barbares, donc il faut croire à la version officielle selon laquelle tel homme de couleur s’est pendu à un drap de lit dans les sanitaires. Il est vrai que la mort d’un Nègre a moins de quoi susciter l’émoi que celle d’un gladiateur des stades au volant de son bolide. Ainsi le jeune Martial, d’origine camerounaise, placé sous haute surveillance, a-t-il été découvert suicidé derrière les murs d’un Office des étrangers. Le fait que tous ses proches hurlent à l’impossibilité d’une telle hypothèse est sans valeur pour les autorités unanimes, qui jugent donc superflus tous les devoirs d’enquête réclamés par son avocat. Quant à la plainte que Martial avait osé déposer contre les brutalités subies lors de la tentative de son expulsion, elle ne serait transmise que neuf jours après les faits, quatre après sa mort. Les paperasseries administratives ont-elles encore validité quand il s’agit d’un sans-papiers ?

Quel est le statut de l’étranger : cette question fonde la culture occidentale. Chez Homère, il n’est pas rare de voir deux inconnus s’apostropher : « Etranger, mon père ! ». La rencontre avec l’autre est d’abord un vertige, qui oblige à interroger sa propre identité. Socrate vivait comme un étranger dans la société ; au moment de sa condamnation à mort, ne laisse-t-il pas entendre que son sort est moins terrible que celui dont se frappe la Cité tout entière ? Et dans la tragédie grecque, du moins, Créon ne mentait pas. La raison d’Etat contemporaine paraît s’imposer à celle des Antiques en ce que le Prince a loisir de falsifier à son gré les circonstances entourant la disparition de qui le gêne, invalidant toute forme de querelle autour de sa dépouille. L’offense faite au cadavre pourrait-elle justifier la colère de quelque Antigone, s’il s’agit de celui d’un Nègre en délicatesse avec le règlement ? La réponse, qui va de soi dans la logique du bon fonctionnement des institutions, dispense de poser la question.

Soit une Antigone qui pense néanmoins. Elle pense à un homme, ou plutôt d’un homme. Sans nul doute, il a dans son bagage Homère et Socrate non moins que Sophocle. Et elle dit de lui qu’il est incapable de penser. Pas stupide, mais quelconque ; il a des connaissances, des opinions, des arguments, une culture appréciable n’autorisant pas à douter de sa parfaite qualité d’homme civilisé, mais il témoigne d’une parfaite impuissance à briser un processus réglementaire, à rompre le tissu d’obligations qui est la norme d’une société développée. Cet employé modèle se nomme Eichmann et l’Antigone, Hannah Arendt. Celle-ci note que le brave homme est incapable de penser ses actes comme mauvais, parce qu’il lui est impossible de les saisir sous un autre point de vue que le sien. La notion même d’altérité lui est étrangère. Si Eichmann avait pensé une fois, une seule fois, il aurait sans doute grippé les rouages de la machine donnant sens à ses actes, et s’en fût trouvé altéré, puisque ladite machine en aurait moins bien fonctionné. Pour demeurer normal, il ne pouvait pas davantage penser que tous les fonctionnaires de la justice ayant efficacement traité le dossier Martial.

Mais Eichmann mentait-il ? Impossible de penser à tous les Martial d’aujourd’hui sans tenter de creuser, comme disait Brecht, jusqu’aux racines du mal. S’égarait-il tellement, celui qui prédisait encore fécond le ventre d’où était sortie la bête immonde ? Pour s’être ravalée de la façade au cours des dernières décennies, la machinerie totalitaire semble avoir perfectionné de concert ses charmes spectaculaires et sa puissance mortifère. Que deux pour cent de l’humanité détienne plus de la moitié des richesses mondiales peuplera toujours plus la nation sans nom de Martial, dont Aimé Césaire fut une figure de proue. Ce peuple noir évoque à mes yeux les « blanches nations en joie » entrevues par Rimbaud, dont il est significatif que nul ne rappelle plus la vivante présence en Mai 68. Sur quels critères de vérité se fondent nos philodoxes ?

Le futur se souviendra de nos temps obscurs comme d’une époque où la systématique du double langage et de la duplicité dans la propagande étatique, des images en trompe-l’œil dans la publicité commerciale, étaient les normes mêmes de l’éthique, de l’esthétique et de la politique. Il disposera, ce futur, d’un Himalaya d’archives poussiéreuses attestant que la substitution du faux au vrai n’aura pas eu tant pour effet que celui-là soit pris pour celui-ci, ou celui-ci dénigré en tant que celui-là ; mais que la boussole humaine par laquelle nous avions à nous orienter dans le monde réel s’était trouvée détruite. Et qu’il n’y eut, d’abord, pas de remède à cet état de désorientation généralisée. Pourtant les faits réels, et leur vérité secrète, se montrèrent en définitive supérieurs à toutes les machinations de tous les pouvoirs. Ils se révélèrent moins éphémères que tous les gouvernements. Pour preuve, l’immense zoning militaire consacré au dieu Mars qui avait un temps été la base bruxelloise de l’OTAN, reconverti en lieu de bacchanales populaires, devint universellement connu sous le nom de Martial.

 

                                                                                              Anatole ATLAS,

                                                                                              Etranger

             

13:11 Posted by NAZCA in AGENDA Activiteiten /Activités | Permalink | Comments (0) | |  Facebook | | | |  Print |

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